Biblique, Christianisme et société antique

L’Epître à Philémon : le regard de Paul sur l’esclavage

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Le plus ancien manuscrit de l’Epître à Philémon (vers 250 ap. J.-C.)

Nous avons vu dans le dernier article que la société antique dans laquelle l’Eglise chrétienne est née était fondée sur l’esclavage. Pourtant, en quelques siècles, l’avancée de l’Evangile a mis fin à cette pratique, si ancienne et omniprésente, sans même que les Apôtres ne l’aient jamais directement condamnée dans leurs discours et leurs écrits. Comment une telle révolution silencieuse a-t-elle été possible ? L’Epître de Paul à Philémon nous éclaire à ce sujet.

Présentation générale

L’Epître à Philémon a été écrite par l’Apôtre Paul, alors qu’il était emprisonné à Rome. Elle est adressée à Philémon, un chrétien de la ville de Colosses, en Phrygie (à l’Ouest de l’actuelle Turquie). Elle a été écrite et expédiée à Colosses en même temps que l’Epître aux Colossiens. L’église de Colosses n’a pas été fondée par Paul, mais par son collaborateur Epaphras (Colossiens 4:12-13). Paul l’a peut-être visitée pendant son 3° voyage missionnaire : la ville n’est pas mentionnée, mais Actes 18:23 dit qu’il a parcouru la Phrygie.

Philémon était un ami de l’Apôtre Paul, qui s’était converti à Christ par lui (verset 19). Il était de culture grecque et probablement assez aisé. L’église de Colosses se réunissait dans sa maison (verset 2). Appia et Archippe (verset 2) sont probablement la femme et le fils de Philémon.

Saint Paul in a Roman prison cell with Onesimus.
Paul et Onésime en prison

Philémon avait un esclave du nom d’Onésime, ce qui signifie « utile » en grec (cf. verset 11). Onésime s’était enfui, vraisemblablement en lui volant de l’argent (cf. verset 18). Arrivé à Rome, où beaucoup d’esclaves fugitifs partaient chercher une nouvelle vie, il y a rencontré l’Apôtre Paul et s’est converti à Christ par lui (verset 10). Alors, Paul a écrit cette lettre à Philémon et a envoyé Onésime la lui porter.

Paul et l’esclavage

La loi romaine obligeait Paul à renvoyer l’esclave fugitif à son maître. Il se soumet à cette loi, mais en même temps, son message à Philémon offre une perspective totalement nouvelle sur l’esclavage :

  • Paul tient compte de la réalité sociale de l’esclavage. Sans ignorer la souffrance d’Onésime qui l’a conduit à vouloir échapper à sa situation, il comprend le préjudice subi par Philémon à cause de la fuite de son esclave et s’engage à le dédommager (verset 18). Bien qu’il aurait voulu garder Onésime avec lui, il tient compte des droits que son maître a sur lui.
  • Il explique que leur relation nouvelle en Christ dépasse leur rapport maître-esclave : ils sont tous deux en Christ, sauvés par la grâce de Dieu, par le sang de Jésus versé à la croix. Devant Dieu, il n’y a aucune différence entre l’esclave et son maître : les deux sont des pécheurs perdus, qu’il aime et pour lesquels son Fils est mort. Par conséquent, Philémon ne peut plus considérer ni traiter Onésime comme son esclave, puisqu’il est son frère.
  • Enfin, il appelle son ami à tirer les conclusions de cette vérité. Il sait que Philémon a le droit de garder son esclave à son service et il ne lui impose rien, mais il lui demande, avec beaucoup de douceur, non seulement d’accueillir Onésime sans le punir pour sa fuite, mais encore de renoncer à ses droits sur lui et de l’affranchir pour qu’il puisse continuer à collaborer avec l’Apôtre au service de Christ.

Paul n’est pas un réformateur social, il ne proteste pas contre l’injustice de l’esclavage, mais les fondements de la vie chrétienne qu’il enseigne rendent cette pratique caduque. Même si les structures sociales n’ont pas été altérées, la révolution silencieuse des maîtres qui considéraient leurs esclaves comme leurs frères a radicalement transformé la société.

D’après la tradition de l’église de Colosses, Philémon a effectivement affranchi Onésime et celui-ci est devenu le premier évêque de Colosses. Dès le commencement de l’ère chrétienne, les chrétiens se sont basés sur cette Epître pour libérer leurs esclaves. Ils ont même poussé le principe énoncé par Paul encore plus loin : aucun homme, chrétien ou non, ne pouvait plus être esclave, car tous les hommes sont égaux devant Dieu. C’est ainsi que, quand l’Empire est devenu de plus en plus fortement chrétien, l’esclavage antique a progressivement disparu de lui-même.

1 réflexion au sujet de “L’Epître à Philémon : le regard de Paul sur l’esclavage”

  1. Mes réflexions suscitées par la lecture de cet article m’amènent à distinguer ces deux principales approches sur l’épineuse question de l’esclavage dans le Nouveau Testament :

    ▶︎ La théorie de la révolution silencieuse, voulant que le christianisme apostolique n’ait pas contesté directement l’esclavage gréco-romain mais qu’il ait néanmoins contribué indirectement à son éradication en rapprochant maîtres & captifs dans la même famille spirituelle (position retenue dans cet article) ;

    ▶︎ La théorie de l’exception de tolérance temporaire, voulant que l’absence de contestation frontale de l’esclavage gréco-romain dans le N.T. s’explique par une brève tolérance exceptionnelle de ce crime qui – en temps normal – viole le droit biblique et l’éthique évangélique qui prohibent catégoriquement l’esclavage par rapt → Ex 21:16, Dt 23:15-16 & 24:7, 1 Tim 1:10, 1 Cor 6:10 (position que je préconise).

    Ces deux approches sont réconciliables. Par exemple, la « révolution silencieuse » peut avoir commencé le processus de réforme en attendant que le christianisme devienne assez prééminent pour que le droit biblique n’influence le droit positif de la civilisation gréco-romaine.

    En outre, les apôtres et autres premiers dirigeants de l’Église chrétienne peuvent avoir consciemment fermé les yeux sur le problème de l’esclavage par rapt parce que des problèmes plus prioritaires retenaient leur attention et leur énergie durant la difficile enfance de l’Église (le juriste huguenot François du Jon aurait sans doute opiné en ce sens, vu sa compréhension de la législation mosaïque).

    Enfin, j’ai ouï-dire qu’en premier lieu, Onésime était « esclave » de Philémon à cause d’une dette impayée envers celui-ci. Si tel est le cas, cette situation-type ne se qualifie même pas d’esclavage par rapt (qui correspondait à l’essentiel de l’esclavage gréco-romain antique), mais de servitude pour dette, analogue aux régimes de faillite et d’insolvabilité qui existent encore aujourd’hui dans tous les pays civilisés, quoique sous une forme très tempérée.

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