Article fondateur, Histoire de l'Eglise romaine

Qui étaient les premiers aristocrates romains chrétiens ?

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Néron, Empereur à l’époque de l’Apôtre Paul

Depuis que l’Apôtre Paul a transmis à l’église de Philippes les salutations des « frères de la maison de César » (Philippiens 4:22), les chrétiens de toutes les générations se sont demandés s’il fait référence uniquement à des esclaves, affranchis et autres domestiques du palais impérial convertis par sa prédication, ou s’il y avait parmi eux des hauts fonctionnaire de l’Empire, des aristocrates patriciens, voire même des membres de la famille de l’Empereur.

Il n’y a rien de surprenant à ce qu’il y ait eu très tôt des chrétiens parmi les esclaves et domestiques travaillant au palais impérial, qui trouvaient en l’Evangile une espérance qui les consolait de leur situation peu enviable. A cette époque, près de la moitié de la population romaine était esclave et un homme aussi puissant que l’Empereur en possédait certainement plusieurs milliers. L’historien juif Flavius Josèphe rapporte qu’il y avait des Juifs parmi les esclaves de l’Empereur et on sait qu’à Rome comme ailleurs, l’Evangile s’est d’abord répandu parmi les Juifs. La prédication de Paul a-t-elle aussi porté du fruit au sein de l’élite de la cour impériale ? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude… mais il n’est pas impossible non plus qu’il y ait eu des conversions dont nous ne savons rien !

Au moins trois obstacles se posaient à la conversion à Christ de l’aristocratie romaine :

  • leur orgueil de classe : très fiers de la pureté de leur sang et de leurs prétendues origines divines, les familles patriciennes se considéraient comme nés pour dominer et méprisaient le peuple et les croyances populaires,
  • leur attachement à la tradition : dans la Ville éternelle, où on jugeait de la validité d’une doctrine à l’aune de son ancienneté et tenait pour référence absolue les auteurs classiques gréco-latins, une religion apparue au cours du présent siècle n’avait pas droit de cité (une réticence que les premiers apologètes comme Justin Martyr ont cherchée à surmonter en argumentant que cette foi remontait en fait à Moïse, qui est plus ancien que Socrate),
  • leur anti-judaïsme virulent : les auteurs classiques, ainsi que l’ensemble de l’élite romaine qui les lisait, se méfiaient du peuple Juif, qu’ils considéraient comme une menace pour l’hégémonie romaine par leur refus de renoncer à leurs traditions ancestrales.

Ceci dit, il n’était pas si rare que les Romains de la classe dominante s’intéressent en privé à ce que leurs discours publics ne traitaient qu’avec dédain (comme Félix en Actes 24 ?). La pratique de la religion nationale romaine, avec ses cérémonies empreintes de formalisme, était une obligation civique pour les patriciens, mais elle ne suffisait pas à satisfaire leur soif spirituelle, qu’ils épanchaient dans la philosophie ou dans les cultes à mystères… ou en lisant la Torah et en jeûnant le jour du Sabbat dans le secret de leurs maisons ! D’après Flavius Josèphe, la motivation officielle de l’expulsion des Juifs de Rome sous Tibère était qu’une femme du nom de Fulvia, l’épouse d’un proche de l’Empereur, convertie au judaïsme, avait été victime d’un escroc juif qui lui avait soutiré de l’argent pour le Temple de Jérusalem. Flavius Josèphe décrit Poppée, la deuxième épouse de l’Empereur Néron, comme une femme « craignant Dieu » ! (Voir cet article)

En revanche, on voit mal des aristocrates romains montrer ouvertement leur sympathie pour un obscur prédicateur venu de Judée comme l’Apôtre Paul, venir écouter son enseignement public ou l’inviter dans leur maison.

Les premières traces

Le premier chrétien romain (et non-Juif) est le centurion Corneille (Actes 10), mais il n’était probablement pas patricien. Actes 13 raconte la conversion du proconsul de Chypre Sergius Paulus, qui était certainement d’un rang social influent, mais pas issu des plus puissantes familles de l’Empire. Qui sont donc les premiers chrétiens issus de la haute aristocratie romaine ? La vérité est que nous ne le savons pas.

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Pomponia dans Quo vadis, interprétée par Nora Swinburne

Il pourrait s’agir de Pomponia Graecina, une parente des Empereurs julio-claudiens et l’épouse d’Aulus Plautius, le général romain qui a mené la conquête de la Grande-Bretagne en 43 et ancien gouverneur de la Bretagne romaine. Elle est connue comme une des rares personnalités romaines à avoir osé porter publiquement le deuil d’un membre de sa famille tuée par un Empereur : sa cousine Julia Drusi, exécutée par Claude sur demande de son épouse Messaline. Protégée par son rang et par la réputation militaire de son mari, elle n’a jamais été inquiétée pour cela. Son fils Aulus a également été tué par Néron, parce que, selon Suétone, il entretenait une liaison avec sa mère Agrippine, qui l’encourageait à revendiquer le trône impérial. Tacite rapporte qu’en 57, elle fut accusée de pratiquer une « superstition étrangère ». Selon la tradition romaine, elle fut jugée par son mari et acquittée. Morte en 87, elle aurait donc pu connaître Paul pendant son séjour à Rome.

Pomponia était-elle chrétienne ? C’est ce que l’accusation de « superstition étrangère » pourrait laisser entendre, même si d’autres cultes étaient également interdits. Il est donc impossible de le savoir avec certitude. Par contre, des inscriptions trouvées dans les catacombes romaines attestent que des membres de sa famille étaient chrétiens dès le siècle suivant. L’archéologie moderne l’identifie à Sainte Lucine, une sainte catholique célébrée le 30 juin ; Lucine serait son nom de baptême.

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Pomponia, avec sa fille adoptive Lygie (Deborah Kerr), dans Quo vadis

Le roman historique Quo vadis, de l’écrivain polonais Henryk Senkiewikz, ainsi que sa célèbre adaptation au cinéma, se déroule à l’époque de Néron et s’inspire de légendes chrétiennes de cette époque. Pomponia et son mari Aulus sont des personnages importants du livre comme du film, en tant que parents adoptifs de la jeune chrétienne Lygie (un personnage fictif). Quo vadis les présente comme tous deux chrétiens, alors que son mari ne l’a certainement jamais été, et amis de Paul.

La persécution de Domitien

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Domitien

Vers la fin du règne de l’Empereur Domitien, la haute société romaine a été décimée par une vague d’exécutions, de confiscation de biens et d’exils forcés. Dion Cassius rapporte que les victimes furent condamnées pour « athéisme », « convaincues de s’être laissées entraîner aux coutumes des Juifs ». On ignore s’il s’agit de conversions au judaïsme ou au christianisme, les Romains de cette époque ne les distinguaient pas encore. Si la dimension religieuse de ces condamnations est indéniable, Domitien avait également des motivations politiques : il redoutait un complot contre lui. Il se peut que ce soit à l’époque de Domitien que la foi chrétienne a atteint l’élite de l’Empire, qui a réagi à sa propagation par la répression.

L’Empereur a d’abord fait exécuter son propre cousin, Flavius Clemens, « sur le soupçon le plus frivole » selon Suétone, et ce alors que « l’Empereur eût choisi ses fils, encore enfants, pour ses successeurs ». Consul éponyme en 95, il fut exécuté dès la fin de son mandat, tandis que son épouse Flavia Domitilla fut exilée. Tandis que le Talmud revendique cette famille comme convertie au judaïsme, la tradition chrétienne les considère comme des martyrs chrétiens et les a même canonisés. Il se peut qu’ils aient d’abord été des prosélytes juifs avant de devenir chrétiens. Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique, confond l’épouse de Clemens avec une autre Flavia Domitilla, sa nièce1, à moins qu’elles n’aient toutes deux été exilées au même motif (la Chronique d’Eusèbe cite comme source un certain Bruttius, un auteur inconnu). Enfin, une tradition médiévale identifie Flavius Clemens à l’évêque Clément de Rome, mais cette identification n’a aucune crédibilité historique.

Dion Cassius mentionne encore parmi les personnalités exécutées au même motif le sénateur Manius Acirius Glabrio, consul en 91 en même temps que le futur Empereur Trajan, dont le fils ou petit-fils, consul en 124, épousera Cornelia Severa Manolia, la petite-fille de Sergius Paulus, ce qui semble accréditer la thèse de sa foi chrétienne. Suétone cite Glabrio au milieu d’une liste de sénateurs et autres personnalités de haut rang exécutés par Domitien, mais sans préciser s’ils furent également condamnés pour athéisme. Enfin, Epaphrodite (voir cet article) fut également exécuté à ce moment-là.

Cette vague meurtrière a causé la perte de Domitien : une coalition entre cette nouvelle élite « judéo-chrétienne » (faute d’un meilleur nom) et les traditionalistes du Sénat se forma contre lui et il fut tué le 18 septembre 96. Suétone rapporte que l’exécution de Flavius Clemens a précipité son assassinat. Son principal meurtrier, Stephanus, était l’intendant de Flavia Domitilla.

Un apologète au Sénat

Au siècle suivant, sous le règne de l’Empereur Commode, un sénateur chrétien du nom d’Apollonius prononça devant le Sénat romain un discours défendant sa foi chrétienne, avant d’être condamné à mort par ses pairs et exécuté.

Eusèbe de Césarée raconte son histoire. En 185, Apollonius, versé dans les lettres et la philosophie, a été dénoncé comme chrétien par son esclave, qui fut exécuté à cause d’une loi de l’Empereur Marc-Aurèle qui interdisait les dénonciations de chrétiens. Le préfet du prétoire lui demanda néanmoins de rendre compte de cette accusation et Apollonius composa un discours apologétique, dans lequel non seulement il confessa sa foi chrétienne, mais la défendit même devant le Sénat. Son discours n’a pas été conservé. Il fut alors condamné à mort et mourut en martyr, décapité.

Par la suite…

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Philippe l’Arabe

A partir de la fin du du 2° et du début du 3° Siècle, de plus en plus de notables romains deviendront chrétiens et beaucoup le paieront de leur vie. Eusèbe de Césarée rapporte que l’Empereur Philippe l’Arabe (244-249) était chrétien, un siècle avant la conversion de Constantin, mais c’est peu probable : si sa politique était plus favorable aux chrétiens que celle de ses prédécesseurs, il a toujours pratiqué la religion traditionnelle romaine et a également protégé le philosophe néo-platonicien Plotin. Malheureusement, on constate aussi qu’avec la multiplication des conversions dans la haute société, ces croyants seront de plus en plus compromis avec les intrigues et luttes de pouvoir de la cour impériale.

Notes :

1 « Dans ces temps-là, l’enseignement de notre foi était tellement éclatant que même les historiens étrangers à notre doctrine n’hésitent pas à rapporter dans leurs histoires la persécution et les témoignages qui y furent rendus ; ils en ont indiqué la date très exactement, et ils racontent que la quinzième année de Domitien, Flavia Domitilla fille d’une sœur de Flavius Clemens, un des consuls de Rome à cette date, fut elle aussi, avec un très grand nombre d’autres, reléguée dans l’île Pontia par punition, à cause du témoignage (rendu) au Christ. » (Histoire ecclésiastique, 3, 18)

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