L’Apôtre et le secrétaire impérial : un Epaphrodite peut en cacher un autre

Epaphroditus
Icône de St Epaphrodite, datant du 15° Siècle.

L’Epître de Paul aux Philippiens mentionne un chrétien du nom d’Epaphrodite, vraisemblablement issu de l’église de Philippes. Le texte nous apprend qu’il était un collaborateur de Paul (2:25 : « mon compagnon d’œuvre et de combat »), que l’église de Philippes a fait parvenir un don à Paul par son intermédiaire (2:25, 4:18), qu’il a risqué sa vie pour l’Evangile (2:30), qu’il a été malade et sur le point de mourir, mais qu’il a été guéri (2:26-27) et que Paul le renvoie à Philippes avec sa lettre (2:28).

Epaphrodite est mentionné (4:18) juste avant les chrétiens « de la maison de César » (4:22), ce qui peut donner l’impression qu’il était peut-être lui-même « de la maison de César ». En effet, il y avait à cette époque un Epaphrodite qui occupait une fonction importante au palais : le secrétaire impérial. Il n’en a pas fallu plus pour que l’imagination débordante de certains esprits pieux en conclue qu’il s’agissait de la même personne. Le nom d’Epaphrodite est pourtant assez courant. Ce qui est intéressant est que, si cette association n’a aucun fondement historique, il est néanmoins possible qu’Epaphrodite le secrétaire impérial était chrétien.

Tiberius Claudius Epaphroditus était un esclave affranchi, devenu secrétaire de l’Empereur Néron. Son nom signifie « pour Aphrodite », ou « favori d’Aphrodite ». Il était probablement d’origine grecque, car les Romains donnaient traditionnellement à leurs esclaves Grecs des noms tirés de la mythologie (ce qui pourrait expliquer ses liens avec la ville de Philippes, en Macédoine). C’était un homme riche et influent, qui possédait de grands jardins sur l’Esquilin. En 65 (peu après le grand incendie de Rome, dont les chrétiens ont été faussement accusés, donnant lieu à la première grande persécution), Epaphrodite, informé du complot ourdi par le sénateur Pison pour assassiner Néron et faire proclamer Pison Empereur à sa place, a dénoncé les conspirateurs, qui ont été arrêtés et exécutés. (La mort de Sénèque remonte également à cet épisode : puisque son neveu, le poète Lucain, faisait partie des conjurés, il a été accusé à tort d’avoir participé à ce complot et condamné à mort.) Pour ce service rendu à l’Empereur, il a reçu des honneurs militaires. En 68, resté aux côtés de son maître déchu après la conspiration de Galba, il l’aida à se suicider en lui enfonçant son couteau dans la gorge. A cause de cela, les successeurs de Néron l’exilèrent d’Italie, mais, rappelé par Vespasien en 71, il redeviendra secrétaire impérial de Vespasien, Titus et Domitien. On a conservé des fragments de commentaires d’Homère et d’Hésiode qu’il a écrits (bien qu’il pourrait s’agir d’un homonyme ; le nom d’Epaphrodite est un argument dans le sens contraire : c’est généralement un nom d’esclave et peu d’esclaves affranchis parvenaient à un statut social aussi élevé, il serait donc surprenant qu’il y ait eu deux Epaphrodite si influents à la même époque). Enfin, il fut le patron littéraire de l’historien juif Flavius Josèphe, qui lui dédie ses œuvres (là encore, il pourrait s’agir d’un homonyme), ce qui montre qu’il s’intéressait à la culture et à la religion juives.

Plaque funéraire d'Epaphrodite
Plaque funéraire d’Epaphrodite

La fin du règne de Domitien (95-96) est marquée par une série d’exécutions, de confiscation de biens et d’exils forcés qui frappent la haute société romaine : c’est l’épisode historique appelé persécution de Domitien. Dion Cassius rapporte que les victimes étaient condamnées « à cause de leurs pratiques juives et sous l’accusation d’athéisme ». On ignore s’il s’agit de conversions au judaïsme ou au christianisme, sachant aussi que les premiers chrétiens étaient souvent assimilés aux Juifs. L’Empereur avait certainement aussi des motivations politiques : il craignait un complot pour le renverser. Epaphrodite est banni, puis exécuté, à cette époque. La raison officielle de son exécution rapportée par Suétone et Dion Cassius, parce qu’il n’a pas secouru Néron mourant, semble être un prétexte : il est probable qu’il a été exécuté pour les mêmes raisons que les autres hauts personnages mentionnés précédemment. Toutefois, même si Epaphrodite était devenu chrétien (ou judaïsant) à la fin de sa vie, rien ne prouve qu’il l’était déjà du vivant de Paul.

Un des principaux partisans contemporains de l’identification d’Epaphrodite l’ami de Paul au secrétaire impérial est Robert Eisenmann, directeur de l’Institute for the Study of Judaeo-Christian Origins à l’Université de Californie Long Beach. Eisenmann défend une rédaction tardive de l’Epître aux Ephésiens, vers 67-68, alors que la plupart des spécialistes pensent qu’elle a été rédigée vers 60-62, pendant que Paul était en résidence surveillée à Rome. Son argument est que seul un homme puissant aurait eu accès à un prisonnier impérial juif et chrétien, peut-être même déjà condamné à mort, quelques années après l’incendie de Rome et en pleine guerre judéo-romaine en Palestine. Cette datation semble difficilement défendable en lisant l’Epître, qui ne ressemble en rien aux derniers mots d’un condamné à mort !

Epaphrodite de l’Epître aux Philippiens et Epaphrodite le secrétaire impérial sont-ils la même personne ? C’est très peu probable, d’autant plus qu’aucun des Pères de l’Eglise ni aucun autre auteur chrétien antique n’a défendu cette idée. Cependant, le secrétaire impérial fait probablement partie de ces grands de l’Empire exécutés vers la fin du 1er Siècle à cause de leurs croyances religieuses, peut-être chrétiennes.

Pour conclure, mentionnons qu’Epaphrodite avait un esclave du nom d’Epictète, qu’il a affranchi et peut-être fait hériter d’une partie de sa fortune, selon la coutume romaine envers les esclaves domestiques qui avaient bien servi leur maître, et qui est devenu par la suite un philosophe stoïcien renommé. Si rien n’indique qu’il était chrétien, certains passages de ses œuvres montrent une similitude indéniable avec les Epîtres de Paul, au point où il est possible qu’il s’en soit inspiré.

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